Illustration panoramique du Pic d

Illustration panoramique du Pic d'Anie 2504 m et nouvelle spéléo

Les Arres d Anie : nouvelle spéléologique par Paul RETIF (illustration m2)

les Arres d'Anie

Jeanne et moi ça fait déjà deux ou trois ans qu'on sillonne les Arres d'Anie, zone désertique avoisinant 2200 mètres d'altitude, à deux pas du pic d'Anie dans les Pyrénées-Atlantiques. Nous sommes tous les deux seuls en prospection estivale en plein mois de juillet. Cette sortie est un prélude à notre campagne spéléologique d'automne. Fin septembre nous reviendrons à une petite vingtaine de fous furieux, avec des kilomètres de cordes pour profiter de l'étiage maximal et de la fonte des névés.
Il faut savoir que ces névés obstruent les avens ouvrant sur les failles tectoniques, rendant certaines impénétrables. Pour le moment notre mission consiste à visiter quelques vieilles connaissances et évaluer leur état après un printemps particulièrement chaud. Pour cela nous nous sommes décidés pour l'itinéraire classique : Camp de base à Baticoche, puis en suivant la carte la virée des « M » (première lettre de toutes les cavités répertoriées sur la zone M13, M216, etc..).
Ambiance promenade garantie, le temps est au beau fixe depuis plusieurs jours. Jeanne est très belle sur ce parking de campagne, en sous-vêtements, les pieds dans ses bottes de caoutchouc noir. Ses cheveux mal peignés volent au vent. Son matos étalé en vrac autour d'elle, comme des détritus, la met terriblement en valeur. Je me dis que ce corps musclé de femme, très femme, est admirable dans la lumière du matin. Elle et moi n'avons pas de pudeur, nos activités cavernicoles nous ont souvent révélés dans nos plus simples appareils. Combien de fois avons-nous lavé nos cordes dans l'eau verte des cascades descendant des montagnes, nus et glacés, à rire de nos témérités. Seulement nous avons nos vies respectives, elle a sa copine et moi la mienne. Jamais notre relation n'est sortie du cadre de nos activités souterraines, jusqu'à ce jour. Elle est une coéquipière de premier ordre, c'est une super bonne spéléo, qu'on suit plus souvent que l'inverse. Bref, sportifs avant tout, le cul n'a jamais existé entre nous.

Nous en sommes donc là, sur notre parking à nous équiper paresseusement dans le soleil levant. Notre matériel est réduit au minimum. Nous avons prévu une nuit sous tente et deux repas. Une unique corde de 40 mètres limite intentionnellement nos explorations. Notre objectif consiste à dépasser la côte des -30 mètres de profondeur, pas plus. Dans ces régions d'altitude, la roche de surface est soumise à de telles contraintes que tout est broyé sur une vingtaine de mètres d'épaisseur. La difficulté de ces explorations de surface consiste donc à traverser cette zone de chaos pour atteindre le haut des failles tectoniques segmentant le massif montagneux. Une fois vaincue cette couche pourrie, des espaces insondables s'ouvrent sous nos pieds. Les verticales ici dépassent couramment les 200 mètres, le schiste et ses rivières est à -350 m. Aussi nous faisons un n?ud à notre corde et arrivé au bout de celle-ci, les yeux rivés sur le vide, dans le courant d'air glacé montant des profondeurs, nous jetons des cailloux, que nous n'entendons pas arrivés. Heureux, nous regagnons alors la surface et portons nos observations sur notre carnet de prospection. Mais ce scénario idéal n'est pas systématique, loin de là. Si la région est riche en verticales, elle réserve bien des surprises et des déceptions. Les émotions fortes émaillent souvent ce type de randonnées.

Nous discutons l'itinéraire en croquant des fruits secs, fermons la voiture et c'est le départ, 10 kilos chacun, 1200 mètres de dénivelé à grimper avec des parties en varappe, six heures de marche sous le soleil, ça va être quelque chose. Sitôt les premiers escarpements franchis l'herbe disparaît pour laisser place à un chaos de roches grises d'aspect lunaire. Le vent forcit, rendant notre marche pénible. Nous avançons en silence dans les rafales, en pliant l'échine pour garder notre équilibre, en quête du moindre repli de terrain. Quatre heures après notre départ nous évoluons dans un paysage dantesque. Ici, nulle végétation, tout est gris, broyé, sinistre. le ciel semble se déchirer et se couvre à vue d'?il, nous progressons de plus en plus difficilement. Au bout de vingt minutes d'incertitudes, un violent orage finit par éclater nous obligeant à fuir les crêtes devenues la proie d'éclairs effrayants. Huit heures nous sont finalement nécessaires pour atteindre le site où nous escomptons bivouaquer.

Baticoche

L'endroit, par ce temps, est déprimant. Jeanne et moi nous nous regardons dans les yeux un bon moment sans rien dire, il n'y a rien à dire en fait. Nous éclatons enfin de rire, une fois de plus la soupape joue en plein. Nous autres spéléologues avons ça dans le sang, sinon, il faut trouver une autre activité. Nous savons que, dans ces moments de galère totale, où tous les emmerdements s'accumulent sans relâche, il nous faudra, encore une fois, forcer nos limites ; la seule chose que nous ignorons, c'est jusqu'où. En tout cas, Jeanne et moi, nous fonctionnons comme ça. Devant l'infortune, le silence n'est rompu que par les exclamations de joie, l'incommensurable bonheur d'être vraiment dans la merde, ensemble. Et ça, il faut le vivre pour comprendre. Très clair dans nos têtes sur la réalité de notre situation nous renonçons, par ce vent, à essayer de monter la tente, c'est peine perdue. Nous cherchons alors un abri afin de la stocker avec nos vivres. Puisqu'il est impossible de se reposer, nous prenons la résolution d'attaquer tout de suite notre travail de prospection. Au moins sous terre nous serons à l'abri de la tempête.

Les rochers rendus glissants fuient sous nos pas incertains. On prend des gamelles tous les dix mètres. Nous sommes trempés jusqu'aux os et ça commence à bien faire.
- Et si on commençait par Max, au moins nous serions à l'abri de la pluie.
L'idée de Jeanne n'est pas mauvaise, Max est le surnom que les habitués ont donné à un névé particulièrement récalcitrant. Découvert dès les premières explorations au début des années soixante, Max s'évertue à obstruer une faille conséquente au fond d'un éboulis d'une quinzaine de mètres. Aux meilleures années un espace d'une dizaine de centimètres de large se forme entre la roche et la glace laissant passer un violent courant d'air, prometteur d'abîmes. Max agace son monde et nous avions projeté d'y jeter un ?il seulement demain, si notre planning nous le permettait. Mais vu la tournure que prennent les évènements, ce vieil ami nous tend les bras.
- Banco ! T'as raison, on va pas défier le massif plus longtemps allons voir comment se porte Max cette année.
Une heure plus tard, nous dévalons l'éboulis qui mène à son repère. Bien vite la pente nous arrache aux intempéries. La disparition progressive du vent nous plonge dans un calme accueillant, comme une invitation au repos. Nous ôtons rapidement nos vêtements mouillés pour enfiler des sous-vêtements secs et une combinaison de toile emportés dans nos sacs. Un repas chaud s'impose avant d'aller rendre visite à notre hôte. Ce soir, soupe en sachet et spéléogloff sont au menu. C'est incroyable, le bonheur qu'on peut prendre à boire des déshydratés, dans certaines circonstances. Avec Jeanne, nous avions déjà traversé des moments difficiles auparavant et cette soirée éclairée par les flammes de nos casques ne nous semble pas appartenir à cette catégorie. C'est juste une galère humide où je reste un peu vexé, tellement j'étais sûr qu'il allait faire beau. Jeanne semble s'en foutre royalement, tous les temps sont bons pour elle.

Max

Pliage de la bouffe, une énergie nouvelle nous gagne. À présent, nous avons vraiment une envie folle de voir Max. Déjà plus sûrs de nos pas nous gagnons l'autre extrémité de l'aven, là où réside notre pacha blanc. La pluie semble s'être calmée, mais visiblement pas le vent que nous entendons siffler au-dessus de nos têtes. La nuit est tombée maintenant et l'ombre de Max semble bien sombre. Jeanne a pris les devants et sort son décamètre : nous mesurons la distance du front de glace jusqu'à un repère posé des années auparavant pour mesurer le recul de Max. Après consultation de nos notes, nous ressentons une vive émotion. Max a fondu de façon exceptionnelle cette année, établissant ainsi un nouveau record. Une joie fébrile nous gagne, en un instant nos difficultés sont oubliées. Maintenant, direction la faille nord, voir se que le passage nous révèle.
Nous enfilons rapidement nos cuissards et baudriers, cliquetons notre quincaillerie et en avant. Je me glisse la tête la première, entre glace et roche. Jeanne me suit avec le sac de corde. Un vent violent, remontant des profondeurs, chasse la flamme de nos lampes. Ça fait un merveilleux bruit de chalumeau. La progression est aisée, jusqu'à une sorte de lèvre obturant le passage. Elle est d'une telle finesse que je n'hésite pas à l'attaquer au marteau. Derrière, l'espace semble s'élargir, je pousse sur mes jambes et force en vidant mes poumons. Je sens la glace pénétrer ma combinaison par ses multiples déchirures, je m'en fous : « ça passe ! » Le sol de glace s'incline de plus en plus, bientôt la corde va s'imposer. Mon c?ur bat à tout rompre, autant que la lampe me permet de voir, je ne distingue aucun obstacle devant moi. Seul un bel espace d'au moins vingt centimètres de haut sépare Max du plafond, une autoroute givrée, en quelque sorte. Je marque une pause, Jeanne me rejoint, je vois un sourire radieux barrer son doux visage.
- C'est trop dingue ! Max, ça passe ! C'est trop dingue, non ?
- Sûre, Jeanne, regarde comment ça plonge et ça souffle ce truc. Max je t'aime !
Prestement nous confectionnons au plafond un double amarrage de combat et après un bref échange il est décidé que je passe en premier dans ce qui ressemble de plus en plus à un toboggan. La roche que je longe témoigne d'une érosion passée des plus violente, je m'enfonce dans un vestige rempli de glace. Verticale et inversion de plan me ramènent à l'évidence, je passe sous Max et le vide s'accentue. L'eau suinte de tous côtés, Max sue un max, je souris à ce calembour facile et me faufile à grand coup de botte dans l'espace offert. Tout d'un coup tout s'ouvre sur un noir complet. Je laisse la corde se tendre et finis ma course au descendeur, chassant la roche du pied. Dix mètres et la paroi s'échappe à son tour. Regarder en bas est inutile, je lève les yeux vers Max et reste figé d'effroi, vu d'en dessous, il m'apparaît creux et évidé sur toute sa hauteur. Je distingue même au travers, la lampe de Jeanne, tranquillement assise sur le vide sans le savoir. Merde elle n'est même pas encordée.
-Jeanne ! Vingt dieux, encorde-toi immédiatement, t'es assise sur de la dentelle, Max est totalement creux, je vois ta lampe !
- Chier ! OK, je pose un Spit !
J'envisage de poser à mon tour une cheville dans la paroi, mais pour cela il faut que je remonte de quelques mètres, seulement je n'ose pas bouger. J'attends un signe rassurant de Jeanne, en rentrant d'instinct la tête dans les épaules. Je sais que je coure un risque mortel, à rester là comme un con.
Un sifflement dans la nuit et brutalement tout explose autour de moi. Une masse formidable s'abat sur moi dans un bruit assourdissant. Emporté par le choc, je lâche plaquette et descendeur. Je sens confusément la corde s'échapper du sac pendant sous mes pieds, je songe au n?ud que Jeanne n'a pu manquer de faire à son extrémité, à mon incapacité à freiner ma chute, au double amarrage, tout là haut, à Jeanne, à toute cette putain de glace qui me tombe sur la gueule, au grand saut que je m'apprête à faire. Ça va si vite que je n'ai même pas le temps d'avoir peur. J'ai juste le temps de penser à tous les détails dont ma vie dépend bêtement, à cet instant. C'est étonnant à quelle vitesse on accepte son destin. Je crois que si l'amarrage pète où si Jeanne a oublié de faire le n?ud en bout de corde, je n'en voudrais ni à l'un ni à l'autre.
Tout a une fin. La corde s'échappe définitivement du sac, le n?ud de Jeanne se bloque dans le descendeur, l'ensemble se tend à mort, je m'immobilise, puis, l'élasticité de la corde aidant, je repars à monter sous une trombe de glace. J'entends de gros morceaux me frôler en sifflant dans la nuit. Je porte, à moitié conscient, la main au sommet de mon casque. Horreur, ma lampe est pulvérisée.
Une ultime oscillation, un dernier vrombissement dans la nuit. J'entends sous mes pieds le vacarme se propager longtemps dans ce vide immense là dessous avant le retour du silence. Je n'ose pas bouger ni parler, le temps passe, je suis terrorisé d'être encore vivant. Maintenant, j'ai froid. Lentement l'étau se desserre en moi, ce n'est pas le moment de flancher et je sens la colère monter, je reprends le dessus et me décide à gueuler :
- Jeanne ! merde t'es vivante où t'es déjà au fond ?
- T'es vivant ! T'es vivant ! Merde alors !
- Où es-tu ?
- Sur la corde comme toi, je suis longée également sur un coinceur. C'est la merde, l'un des deux amarrages à sans doute sauté, le souffle a éteint ma lampe. Un claquement sec et sa frontale se rallume. Voir la lueur de sa flamme danser une trentaine de mètres au-dessus de ma tête me rassure. Merde ! toute la partie inférieure de Max a disparu. Je vois Jeanne pendouiller en plein vide.
- OK ! Ma lampe est pétée. Je vais remonter lentement jusqu'à toi, essaye de nous planter un deuxième Spit pendant ce temps là.
- Le premier amarrage a explosé ! On est tous les deux sur le deuxième !

Sortir

Attente dans le noir, ça tape au-dessus, je pense au vide en dessous. Autour de moi, je distingue les parois à la lueur vacillante de la frontale de Jeanne, la faille fait bien ses quinze mètres de large. Elle part en s'évasant vers le bas, un vrai tube, ça sent le plein pot jusqu'au schiste, non c'est impossible. J'imagine tout de même la rivière serpentant entre les blocs. Une décharge d'adrénaline me court dans l'échine. Sacré Max, assis sur un trésor. Normal, plus le vide dessous est conséquent, plus l'air froid remontant des profondeurs freine la fonte des névés.
- C'est OK !
Jeanne m'arrache à mon rêve éveillé. Avec un minimum de gestes et de chocs, j'attrape ma poignée à ma ceinture et la fixe à la corde que je passe dans mon ventral. Surtout pas de brusqueries, les deux pieds dans la pédale, tel un serpent, je glisse le long de la corde avec la délicatesse que me confère l'énergie du désespoir. J'ai mal partout et l'impression d'avoir été tabassé. Je jette un ?il rapide vers Jeanne, ça me retape le moral sa petite lumière là haut. Maintenant, au-dessus de moi elle frappe sur son tamponnoir en direction de la sortie. Très vite je l'ai rejointe sur l'amarrage, elle n'a pas chaumé, et sa plaquette n'attend plus que ma corde. Arrivé dans son halo de lumière elle se tourne vers moi et a une expression de surprise, vite surmontée, en m'apercevant. Étonné je porte la main à mon visage, la regarde, elle est couverte de sang. Au touché, mon nez semble avoir explosé comme une pastèque et pourtant je ne sens rien. L'heure n'est pas aux apitoiements, il faut nous sortir de cette merde au plus vite, avant d'être épuisés. Je passe le dormant de la corde sortant sous mon ventral à Jeanne, afin qu'elle termine son premier relais. Après nous avoir assurés correctement elle entreprend d'examiner ma blessure à la lumière de sa frontale encore indemne.
- T'as deux nez maintenant. Tu va pouvoir débuter une carrière de boxeur mon vieux.
On rigole, un peu forcé, puis on passe au débriefing. Après concertation, nous avons dix Spits en stock et bien quinze mètres de plafond à parcourir, avant de rejoindre le bord de la faille. Il va falloir calculer pile-poil notre trajectoire de dégagement. Jeanne me jette un rapide coup d'?il. J'ai le temps d'y lire de l'inquiétude.
- Toi tu te reposes pour le moment, moi je vais ouvrir la voie, passe-moi ton matos.
Je lui passe mousquetons, plaquettes, chevilles, et la voilà partie. Raide au plafond, elle plante le plus loin possible pour économiser les amarrages. La voir évoluer sur ses agrès avec quelques centaines de mètres de gaz sous le cul, c'est vraiment beau à voir. Je lui laisse quatre relais d'avance, avant de commencer à la rejoindre en déséquipant derrière moi. Par un biais savamment négocié, Jeanne nous a fait rejoindre le flanc nord de la faille, où les aspérités sont nombreuses. En jouant des coinceurs, elle gagne de précieux mètres, sans planté inutile. Au final, quatre brassées à franchir pour trois Spits en poche, la partie semble gagnée. Une heure plus tard, nous prenons pied sur la corniche, pour nous apercevoir que le haut du névé a glissé sans tomber et obstrue maintenant le passage. Un méchant coup de blues nous tombe dessus. Dur ! Combien de mètres de glace avons-nous au-dessus de la tête à présent, difficile à dire.
Jeanne, plus intrépide que jamais, contourne l'obstacle à la recherche d'un passage. Très vite une faille partiellement obturée par de la neige dense, plutôt que de la glace pure, attire son attention.
- Au marteau c'est jouable.
Sa détermination est telle qu'au bout d'une heure à tasser la blanche, je ne distingue plus que ses pieds. Toujours sur mes bloqueurs, je me suis calé entre deux roches d'éboulis, je lutte pour ne pas m'assoupir. Dormir maintenant, c'est la mort douce assurée. Lentement mais sûrement, le froid va nous bouffer tout cru. L'entendement, ça fait un moment qu'il nous a quittés, reste notre détermination, c'est à ça qu'il s'attaque, le perfide. Somnambules, rompus par une pratique assidue de la spéléo alpine, nous ne pensons pas nos gestes. Jeanne s'extrait à reculons du tube de glace qu'elle vient de creuser, émerge en trébuchant, elle est méconnaissable. Je me redresse pour l'encorder, avant qu'elle ne s'abandonne et glisse dans le vide. On s'étreint un long moment, je la réchauffe comme je peux, lui cale ses deux poings gelés sous mes aisselles. Elle me pleure dessus. Je rigole intérieurement, c'est la première fois qu'on s'embrasse. Elle trouve la force de parler :
- Plus on progresse, moins c'est dur. On va y arriver.
Je l'installe confortablement sur les rochers pointus de mon coin d'éboulis et me glisse à mon tour dans le boyau blanc.
Le froid, au début, on tremble de partout ; c'est tellement ridicule qu'au bout d'un moment, notre organisme cesse. Au-delà, c'est l'acceptation, un calme merveilleux s'installe en nous. Ça fait comme une plage en pente douce descendant vers l'oubli, l'épuisement. Avec un je-m'en-foutisme à toute épreuve, je tape, je tape, je ne sais même plus pourquoi. Damer de la neige au marteau, quelle connerie. En plus, on n'a aucun recul pour cogner efficacement. Notre joker: dans cette neige il y a beaucoup de vide et peu de glace. Mon cerveau bloque sur le réchaud qui nous attend au bout, la soupe qui fume... Plus moyen de me débarrasser de cette vision, pire, je sens l'odeur du poireau pomme de terre. Je redouble d'efforts.
On s'entend sur des relais d'une heure. À chaque changement, on se réchauffe en se serrant l'un contre l'autre. Lorsque je ressors de ma quatrième mission, je découvre Jeanne, sans casque, immobile, les yeux fermés. Une méchante décharge d'adrénaline me remet quelques neurones en activité. Je m'approche d'elle en titubant et la prends au col pour la redresser. Elle bouge la moitié d'une paupière, tente, sans succès, de nous faire une bulle, elle s'est endormie. Sans hésiter, je la gifle à tour de bras.
- Tu vas pas claquer maintenant ! réveille-toi ! Va taper, c'est ton tour.
Je lui laisse le temps de s'ébrouer en fouillant méticuleusement notre sac d'expé, dans lequel, avec le temps, s'est accumulé un tas de merde. Dans une poche, entre trois mousquetons, je finis par dégotter une barre de céréales tout écrabouillée. Je la fourre d'autorité entre les lèvres de Jeanne. La mastication donne un sens à son présent, elle s'y applique à deux mains. Je suis tellement heureux de la voir bouger. Je lui colle des baisers sur le front en lui gargouillant des « T'es là ! T'es là ! » Elle m'a tellement fait peur... Je retourne au boulot en lui sautant son tour.
En nous relayant, il nous faut dix heures de lutte, pour parcourir 18 mètres de glace, et revoir enfin le jour. Les derniers mètres sont jubilatoires, nous assistons au travers de la glace au lever du jour, puis du soleil, tombant pile dans l'axe de l'aven. Spectacle divin, où notre esprit finit de se perdre. Les démons de l'épuisement et leur cortège d'hallucinations transforment l'évènement en féeries. Je ne veux pas rester tout seul dans le noir, j'ai rejoint Jeanne qui tape sans pouvoir s'arrêter. Derrière elle, je pleure d'une joie idiote.
Il est midi au soleil, lorsque le dernier pan de neige s'effondre devant elle. Un brusque courant d'air chaud et parfumé lui saute au visage. Elle roule sur le sol en contrebas et met une éternité à pouvoir bouger, et se dresser sur ses jambes. Notre libération soudaine a curieusement fini de m'épuiser. Sans volonté aucune, je m'abandonne au sommeil, persuadé que je suis déjà sauf, dans un lit confortable et chaud. Jeanne réussit à m'extirper du frigo, avant que je n'y meure pour de bon. Nous roulons sans force, parmi les rochers déjà chauffés par le soleil. Combien d'heures dormons-nous ainsi, au fond de ce trou, enchevêtrés entre deux blocs ? Je ne sais pas. Le soleil déclinant derrière la crête nous en extirpe. Jeanne se lève alors, rassemble le matos de bivouac et se lance dans l'élaboration de la soupe tant fantasmée. Une heure plus tard, on a repris des couleurs. Jeanne semble avoir retrouvé ses esprits, moi je ris comme un crétin en dodelinant de la tête. D'autorité, elle me prend par le bras et me force à avancer vers le remblai commandant la sortie de l'aven. Au passage, elle a la présence d'esprit de récupérer les sacs que nous avons laissés.

Libération

À bout de force, nous atteignons le bord du gouffre et redécouvrons le soleil. Nouvelle pose, puis la marche somnambulique, vers notre inexistant camp de base. Une douleur sourde à gagné mon visage et je délire grave. Les rochers s'échappent sous mes pieds. Jeanne, de plus en plus vacillante, ne parvient plus à me retenir dans mes chutes parmi les blocs. Il serait temps d'arriver pour tout le monde.
Nous marchons en silence, puisant tous deux sur nos dernières ressources. Dans ces moments là, même penser semble impossible. Toute notre attention se concentre sur le prochain pas à accomplir. Celui d'après n'existe pas encore.
Dix-huit heures à nos montres, nous apercevons la touffe d'herbe dominant notre zone de campement. Au milieu de cet enfer de roches, ce gazon rassérénant domine la vallée d'où nous parviennent, ténues, les cloches des chèvres regagnant leur bergerie. Assis dans l'herbe chaude, baignés d'un soleil baissant, nous grignotons des fruits secs avec un appétit de miraculés. Mon mal de tronche augmente, en regardant ma gueule, Jeanne s'alarme et retrouve un regain de force pour s'en aller quérir nos affaires laissées plus bas dans un creux. Armée d'une bouteille d'eau et de chiffons arrachée d'une de ses chemises de rechange, elle entreprend de nettoyer ma plaie. Je suis allongé dans l'herbe la tête posée sur ses genoux, perdu dans ma douleur. Elle conclut :
- Finalement, tu n'as qu'un seul nez, un peu bousillé tout de même. Une fois recousu, ça va te faire un genre baroudeur, les filles vont t'adorer.
Rire n'est pas une bonne option, j'y cède pourtant.
- Merci Jeanne, mais j'ai super mal, j'ai l'impression qu'un camion m'est passé dessus.
Elle sourit et me tend une paire de cachets :
- Prend ça, pour faire tomber la douleur. Dans une demi-heure, tu iras mieux. Pendant ce temps, je monte la tente sur ce carré de pelouse et tant pis si la tempête revient dans la nuit. Pour l'instant le vent est totalement tombé.
Pendant qu'elle s'affaire sur la tente, je regarde la mer de nuage se former et descendre dans la vallée, lentement. Vingt dieux, c'est merveilleux d'être ici, au soleil. Rien que pour ça, même amoché, je ne regrette pas d'être là. À l'ouest, Jeanne se découpe maintenant dans le rougeoiement. Elle a quitté ses bottes, noué les manches de son bleu de travail autour de sa taille. Son tee-shirt est déchiré d'un peu partout, tacheté d'argile indélébile. C'est la première fois que je la regarde avec ces yeux-là, que je la vois si belle, dans sa lutte avec les piquets de tente récalcitrants.
Lorsqu'elle vient me rejoindre, elle tient à la main une bouteille et un verre.
- Je n'aurais pas traîné cette gnôle pour rien. Je vais te nettoyer à l'alcool, c'est plus prudent, mais auparavant boit un coup, ça passera mieux.
Joignant le geste à la parole elle verse un plein gobelet et me le tend d'un air directeur :
- Bois ça !
L'alcool, à 2000 mètres d'altitude, en état d'épuisement, je ne sais pas si vous avez déjà essayé. Après la « ponction » qu'on s'est prise, c'est pire qu'une erreur, c'est un piège. Dans mon état je ne suis plus capable d'accomplir pareil résonnement. Aussi, lentement, mais sûrement, je bois, enfin, c'est une façon de dire. Jeanne y boit aussi, et refait le plein à chaque fois ; tant et si bien que la moitié de la bouteille y passe avant de m'avoir nettoyé un centimètre carré de peau. Nous voilà fin bourrés, dans la langueur du soir.
- Quitte ton « babygro », que je vois les dégâts.
J'ai eu beaucoup de chance sur ce coup. J'aurais dû me faire déchiqueter par les tonnes de glace qui sont tombées. Par un seul gros morceau ne m'a touché, juste une foultitude de petits. Jeanne commente :
- Bonté ! T'es bleu de partout, tu m'étonnes que tu aies mal. Demain tu vas siffler.
Jeanne a étendu un sac de couchage dans l'herbe. D'autorité, elle m'allonge dessus, m'enjambe pour me chevaucher et par la même occasion m'immobiliser les bras. À genoux au-dessus de moi, la bouteille d'une main, un bout de sa chemise dans l'autre, elle m'asperge copieusement d'alcool de contrebande à 80° et me nettoie le visage. C'est vrai, complètement cuit, ça passe mieux. Je n'arrive pas à me rendre compte si c'est de la douleur, du froid, ou du chaud, qui m'envahit, alors je hurle, autant que je peux. En attendant, Jeanne est à son affaire. Je ne vous l'ai pas dit, mais cette femme étonnante est médecin dans le civil.

Je ne sais pas si c'est le soleil, l'apaisement postopératoire, la douceur de ses gestes, les fruits secs. Tout s'est mis à bouger entre nous. La clé en spéléo, c'est la confiance qu'on s'octroie mutuellement. Dans cet esprit, nous nous enfonçons de conserve, avec des appétits entièrement dévoués aux profondeurs. En disant cela, j'ai l'impression de vous avoir tout dit de notre relation. Pourtant, la confiance est un sentiment très fort, très rare ; je vivais alors dans l'obsession qu'il ne partageait rien avec l'Amour, suspecté d'y jeter le doute. Jeanne était pour moi un bel animal, au corps tout à la fois rond et athlétique. La regarder nue m'avait toujours profondément rassuré ; on pouvait tout tenter, avec un être pareil. Il est sans doute difficile de comprendre comment, dans pareille promiscuité, il est possible d'être aussi complices dans la gadoue et autant absents dans la romance. Prenez les odeurs, par exemple, pensez à ce qui se dégage de nos corps, après trente heures de sudation forcée. Jusqu'à présent, dans mon esprit, cela sentait bon, le bel effort, fauve et sauvage. Je connais bien les odeurs de Jeanne épuisée, jamais auparavant elles ne m'avaient ému comme maintenant. Elle avait fini de me torturer, j'avais cessé de gigoter, elle n'a pas libéré mes bras pour autant. Toujours penchée sur moi, elle met des yeux de flamme et me dit :
- Il a bien failli nous bouffer tout cru, le Max.
- Il a raté son coup.
- Pas tout à fait.
Elle mord dans un abricot sec, en arrache un morceau, le suce un moment et me le donne en m'embrassant.


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